Magnoudéwa Tangou, Titulaire d’une Maitrise en Macroéconomie et développement de l’Université de Kara

L’histoire de l’humanité a été marquée par plusieurs crises sociales et économiques. Toutes les fois, la traversée de ces crises s’est faite avec des pertes qui ont été comblées par la mise en œuvre de plans dits de relance. La relance est ainsi devenue une expression générique au fil du temps au regard des nombreuses crises que le monde a connues.

Pour sa part, la crise sanitaire actuelle entrainera, selon un récent rapport de la Banque mondiale[1] une crise économique sans précédente. Ce rapport prévoit une contraction de l’activité économique globale de 5,2% en 2020. Cette contraction serait de 2,5% dans les économies émergentes et en développement.

Ces prévisions économiques méritent d’être déjouées comme l’a été l’hécatombe sanitaire de la Covid-19 prédite sur l’Afrique car selon le philosophe français Maurice Blondel, l’avenir ne se prévoit pas mais il se prépare. C’est donc dans un état d’esprit optimiste que les propositions qui suivent sont faites à l’endroit des économies subsahariennes.

D’abord la problématique du financement des activités par le secteur financier privé

Le financement des activités économiques par les banques et les institutions de microfinance se fait par le biais du crédit. Or, la confiance est le synonyme par excellence du crédit. Pour bâtir cette confiance, les institutions financières s’assurent (i) de leur capacité à retrouver le débiteur en cas de besoin et (ii) de la capacité de remboursement de ce dernier.

Ainsi, l’identification unique des individus et des entreprises est un premier niveau dans la construction de cette confiance. L’absence de données exhaustives et fiables d’adressage et de repérage est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les banques rechignent à financer le secteur informel pourtant prépondérant dans les économies sous-développées.

Hormis ces difficultés, le risque de non remboursement existe également. Celui-ci affaiblit les capacités des institutions financières par la détérioration de leurs portefeuilles crédits ; une situation qui les rend dorénavant frileuses.

Dans un tel contexte, la relance ne saurait être l’œuvre du seul secteur financier privé qui est lui-même déjà atteint par les effets de la crise. La situation appelle à des actions sur différents horizons temporels afin non seulement de relancer l’économie mais également d’amorcer une nouvelle phase de l’autonomisation du continent.

A court terme, il faut protéger les entreprises et augmenter la résilience des ménages…

Pour amenuiser les effets dévastateurs de la Covid-19 sur les économies africaines, les Etats doivent réagir rapidement en protégeant les entreprises de la faillite car visiblement, la Covid-19 s’en prend également aux poumons des entreprises et il faut impérativement leur apporter de l’assistance respiratoire, de l’air nouveau, de la liquidité ! quitte à leur envoyer les factures plus tard lorsqu’elles sortiront du coma qui les guette. Ces entrepreneurs ingénieux de l’avant Covid-19, le sont toujours aujourd’hui. Ils ont juste besoin de liquidité pour faire face à leurs engagements de court terme et survivre à la crise. Ceci permettra de préserver l’emploi et relancer la production par la conservation du pouvoir d’achat des ménages. Les Etats qui apportent du soutien direct au entreprises en difficulté confirment ainsi leur rôle de garants et de bénéficiaires en dernier ressort. La légitimité des gouvernements n’en est que bonifiée.

La résilience des ménages est aussi à rude épreuve. Il faut apporter du soutien aux ménages démunis par des transferts monétaires et des dons en nature qui ont également la vertu de booster la demande.

Ces actions à court terme, permettront de restaurer les paramètres vitaux de l’économie que sont le niveau d’emploi et le niveau d’activité économique.

A moyen et long terme, il faut…

…former la prochaine génération d’entrepreneurs et de gestionnaires

Au-delà de l’inadéquation des formations avec les besoins du marché de l’emploi, la faiblesse des systèmes éducatifs en Afrique subsaharienne est accentuée par le manque, dans plusieurs pays surtout francophones, d’initiation à l’entrepreneuriat.

Entreprendre est un état d’esprit, un style de vie, une discipline de vie, une quête de l’innovation. Devenir entrepreneur est un parcours. Il faut donc créer des parcours académiques en entrepreneuriat dans les collèges et universités et mettre en place des accélérateurs entrepreneuriaux en partenariat avec les institutions financières pour qui ces jeunes constituent une clientèle en devenir. Il faudrait aussi insérer des modules d’enseignement de l’entrepreneuriat, de l’économie et du droit comme disciplines transversales obligatoires dans toutes les filières de formation collégiales et universitaires y compris dans les filières réputées être de la recherche fondamentale. Cette approche permettra d’illuminer les esprits de la jeunesse du continent sur ce débouché professionnel. Plus on aura d’entreprises viables et plus on résorbera le chômage !

Enfin, l’environnement sans cesse mouvant des organisations appelle à la formation des gestionnaires aux pratiques émergentes du management. Apprendre à gérer par le seul fait de l’expérience est trop coûteux ! L’instauration des critères minima pour gérer des organisations privées comme publiques d’une certaine taille est une avenue à explorer en vue d’inciter les aspirants aux fonctions managériales à se former.

…fournir l’éducation financière à tous

Un autre pan de la formation sur le long terme est celui de l’éducation financière pour tous. La bonne gestion des ressources disponibles d’un ménage augmente sa résilience face aux chocs exogènes. La culture de l’épargne, du crédit et du budget familial sont entre autres des aspects importants à démocratiser. Vivement, que les différentes stratégies régionales d’inclusion financière soient mises véritablement en œuvre.

Le risque de non remboursement des crédits est par ailleurs mitigé sinon résolu avec des entreprises bien gérées et des ménages financièrement disciplinés.

…renforcer le secteur de la microfinance

La prépondérance du secteur informel dans nos économies oblige à faire un détour dans le secteur de la microfinance. Grâce à ce secteur, le taux de bancarisation s’est accru dans plusieurs pays comme le Togo. Malheureusement le secteur de la microfinance est très vulnérable surtout par ces temps de crise et plusieurs se demandent pendant combien de temps les institutions de microfinance vont-elles encore tenir avec les tensions de liquidité actuelles[2].

Primo, il faudrait que les régulateurs – banques centrales et cellules d’appui et de soutien au niveau des ministères en charge de l’économie– assainissent davantage le secteur afin de protéger les petits épargnants.

Secundo, il est important que les régulateurs notamment les banques centrales se réinventent dans leur rôle non seulement pour une véritable professionnalisation du secteur de la microfinance mais aussi et surtout pour une mise à jour des textes réglementaires afin de faciliter la capitalisation et le financement des institutions de microfinance. Ceci est d’autant plus important quand on sait que ce sont elles qui financent le secteur informel par ailleurs majoritaire sur le continent.

…innover puis digitaliser

Le rôle de la digitalisation des services financiers n’est plus à démontrer. C’est elle qui facilite la pénétration de la finance au sein des communautés et la traçabilité des opérations. Néanmoins, il serait illusoire de penser que la digitalisation est la solution magique du financement.

Le financement agricole par exemple souffre sur le continent non seulement parce que l’agriculture est assez risquée mais également parce que les financiers méconnaissent ce secteur. Il faut donc mettre en place des assurances agricoles et il faut aussi être créatif dans le recrutement et la formation des gestionnaires de crédits agricoles. Recruter par exemple des agronomes à qui l’on apprend à administrer le crédit est une bonne piste. Ce genre d’innovations permettraient de réduire et de partager les risques afin de faciliter le financement du secteur informel en attendant sa formalisation à travers l’entrepreneuriat coopératif par exemple.

C’est seulement lorsqu’on aura des produits financiers adaptés au besoin de la clientèle que leur digitalisation accroitra la productivité.

…promouvoir l’entrepreneuriat coopératif

L’économie sociale et solidaire loin d’être vue comme une alternative doit être observée comme un secteur complémentaire à l’économie de marché au sein de l’économie globale. Alors que l’économie de marché est exclusive par excellence, l’économie sociale et solidaire est inclusive. Aujourd’hui plus que jamais, le monde a besoin de coopération et d’inclusion. De surcroit, l’entrepreneuriat coopératif est un bon moyen pour organiser le secteur informel en Afrique. En la matière, la Délégation à l’organisation du secteur informel (DOSI) au Togo avait entamé un remarquable travail en créant des mutuelles dans les différents corps de métiers non formalisés.

L’exemple du secteur agricole est édifiant. Les Etats comme le Togo y investissent de manière massive mais les couches agricoles demeurent des plus démunies. Dès lors, il est nécessaire de penser à des moyens alternatifs de développement du monde rural. Le coopérativisme est une bonne avenue qui permettra de refonder l’agriculture de manière plus participative et inclusive. Cette initiative aura l’effet également de créer et conserver la valeur des produits agricoles. Cela permettra d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et de s’insérer avantageusement dans le commerce international. Les coopératives faciliteront la remontée des filières et l’optimisation de toute la chaine de valeur ; de la production à la commercialisation en passant par la transformation.

Des coopératives agricoles ayant fait leurs preuves sont légion. Nous ne citerons que Sollio Groupe Coopératif, connu jusqu’à très récemment sous le nom de La Coop fédérée et Agropur du Canada sachant que les exemples sont nombreux à travers le globe. Ces deux exemples sont une parfaite illustration du succès coopératif dans le secteur agricole. Il est possible de s’en inspirer sur le continent.

…tenir des fichiers à jour des populations et des entreprises

Le succès de toute politique publique est fondé sur la connaissance de la population cible. Il est dès lors important de ne plus se contenter des recensements périodiques mais de procéder à une réallocation des ressources vers la mise en place d’un système continue d’enregistrement des populations aussi bien aux frontières qu’à l’état-civil. La mise en place d’incitatif à l’instar de la couverture sociale généralisée ou la détention d’un numéro d’identification unique permettant d’opérer avec l’administration facilitera l’enrôlement massif des populations.

…se réapproprier les attributs de souveraineté et se donner les mêmes chances de prospérer

La dernière proposition concerne la monnaie. De Madagascar en Guinée Conakry en passant par le Cameroun, le Togo, le Mali, etc., la crise a révélé le génie du continent par la mise au point de plusieurs biens et services. Le made in africa est possible dans tous les domaines. En ce moment où la chaine logistique internationale est mise à l’épreuve et où les pays du Nord révisent leurs stratégies de production pour ne plus être extrêmement dépendants de l’Atelier du monde, c’est l’occasion pour l’Afrique de penser à son industrialisation pour la transformation des matières premières afin de limiter sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur ne serait-ce que pour les biens de première nécessité. L’immensité des besoins en financement des transformations structurelles des économies subsahariennes dépasse les capacités du seul instrument budgétaire. Il faut alors penser aussi à l’utilisation de l’instrument monétaire comme c’est le cas dans les pays du Nord en ce moment. Vivement, que les hommes d’Etat en voient la nécessité ! L’amélioration du PIB et du solde de la balance commerciale ainsi que la réduction du taux de chômage qui résulteront d’une telle décision politique, l’emporteront certainement sur les effets de l’inflation. Il faut alors passer le cap de la stabilité déstabilisante pour celui de la flexibilité stabilisatrice car les autres sont déjà dans l’agilité bienveillante.

A propos de l’auteur :

Titulaire d’une Maitrise en Macroéconomie et développement de l’Université de Kara, Magnoudéwa Tangou a travaillé au cabinet du Directeur national de la Coopérative d’épargne et de crédit de l’Eglise des Assemblées de Dieu ; l’un des leaders de la microfinance au Togo avant de rejoindre de l’Office togolais des recettes en 2014. Après avoir été Directeur de la Mutuelle du personnel de cette institution de 2017 à 2019, il a fait un retour aux études en tant que candidat international en temps plein au programme MBA de l’Université de Sherbrooke. Il est le Président de l’Association Progress qui œuvre entre autre dans l’éducation financière des populations.

[1] https://www.banquemondiale.org/fr/publication/global-economic-prospects

[2] https://www.findevgateway.org/fr/blog/2020/06/combien-de-temps-les-institutions-de-microfinance-peuvent-elles-tenir-face-la-penurie

Voltic Togo