A Lomé comme dans de nombreuses villes du Togo, la période des vacances scolaires ne rime pas toujours avec jeux ou repos. Dans les marchés, aux carrefours et le long des rues, des enfants, plateaux sur la tête, participent à l’économie familiale. Âgés de 9 à 14 ans pour la plupart, ils vendent entre autres, maïs grillé, arachides, bonbons, jus ou mouchoirs jetables. Entre nécessité économique, apprentissage de la débrouillardise et préparation de la rentrée scolaire, ces petits vendeurs incarnent la résilience, mais aussi les limites d’un système social sous pression.
La rentrée scolaire représente un défi financier majeur pour les familles modestes. Uniformes, fournitures, frais de scolarité et cotisations diverses font grimper la facture.
« Rien que pour équiper mes trois enfants, il me faut plus de 60 mille francs CFA. Et je ne parle pas encore des frais d’inscription », confie Komlan, père de famille au marché de Hanoukopé.
Dans le public, les frais officiels sont réduits car l’Etat a instauré la gratuité au primaire. Mais dans la pratique, de nombreuses dépenses restent incontournables, à savoir, cotisations de parents d’élèves, cahiers, uniformes, parfois même contribution à la caisse de l’école. En moyenne, selon des associations de parents d’élèves, une rentrée dans le public coûte au moins 15 000 à 25 000 francs CFA par enfant. Dans le privé, largement plébiscité par les familles pour la qualité perçue de l’enseignement, ce montant peut dépasser 60 000 à 80 000 francs CFA dès le primaire.

Des enfants marchands malgré eux
Pour faire face, certains foyers mobilisent les enfants pendant les vacances. Sandra, 11 ans, vend des arachides aux côtés de sa mère à Akodessewa : « On commence à 7h, on rentre vers 14h. Je garde parfois 1 000 francs pour mes cahiers. »
Idriss, 13 ans, sillonne seul les rues avec des savons à vendre : « Ma mère m’a donné la marchandise. Tout ce que je gagne, je le garde pour acheter mon uniforme. »
Pour Edith, 9 ans, la motivation est plus symbolique : « Ma maman m’a promis de m’acheter de nouvelles chaussures si je l’aide à vendre avec mes sœurs. »
Ces témoignages révèlent une double logique, celle de soutenir financièrement le foyer et initier les enfants à la valeur du travail et de l’argent. « C’est pour qu’elle comprenne que rien n’est gratuit dans la vie », justifie une mère à Akodessewa accompagnée de son petit garçon de 10 ans avec un plateau sur la tête.

Entre entraide familiale et exploitation
Le Code du travail togolais interdit toute activité lucrative pour les enfants de moins de 15 ans, sauf dans un cadre familial et à condition que cela ne soit pas dangereux ni nuisible à leur scolarité. Dans les faits, la frontière reste floue entre entraide et travail précoce.
« Ce n’est pas du travail forcé, ce sont mes enfants, ils m’aident », plaident souvent les parents. Mais pour les défenseurs des droits de l’enfant, le risque est réel, on peut citer entre autres, la fatigue, exposition aux dangers routiers, et déscolarisation progressive.
« Même si les enfants semblent volontaires, il faut se demander ce qu’ils sacrifient. Une enfance passée à vendre au marché peut limiter leurs chances de réussite scolaire », analyse un juriste spécialiste du droit de l’enfant.
Un phénomène amplifié par la précarité
Le Togo n’est pas un cas isolé. Selon un rapport conjoint de l’OIT et de l’UNICEF publié en juin 2025, l’Afrique subsaharienne concentre la majorité des enfants travailleurs dans le monde. « Des millions d’enfants travaillent encore dans des conditions dangereuses simplement pour survivre », alertait Catherine Russell, directrice générale de l’UNICEF.
L’organisation appelle à renforcer la protection sociale des familles vulnérables, notamment par des allocations familiales, à investir dans l’éducation gratuite et accessible, surtout en zone rurale, et à garantir un travail décent pour les adultes.
Une résilience qui interroge l’avenir
Derrière chaque enfant vendeur se cache une famille en quête d’équilibre économique. Leur contribution, bien que louable, révèle un système où la survie immédiate prend souvent le pas sur la construction d’un avenir durable.
Si beaucoup de parents voient dans ces activités une initiation à la vie active, elles ne devraient pas se faire au détriment du droit fondamental à l’enfance et à l’éducation. Car si ces jeunes marchands forcent l’admiration par leur courage, ils rappellent aussi l’urgence de mettre en place des politiques publiques capables de soulager les familles, protéger les enfants et garantir que l’apprentissage de la vie ne se confonde pas avec une enfance sacrifiée.














